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Quelle place pouvons-nous accorder au numérique ?

Le 8 février dernier, la Fondation pour l’école réunissait plusieurs intervenants pour un colloque ouvert à tous, dans l’objectif de réfléchir ensemble à cette question trop peu souvent posée aux parents : “Quelle place voulons-nous donner aux écrans dans la vie de nos enfants ?“. Les actes distribués aux participants à l’issue de cette journée d’échanges rappelaient notamment que “Nul ne peut prévoir avec certitude ce que sera la société de demain : faire aujourd’hui le pari d’une société future massivement numérisée n’est pas plus raisonnable que de faire le pari inverse d’une société de sobriété généralisée. Il nous appartient en revanche de choisir la direction que nous souhaitons privilégier pour nos enfants”.

Depuis, la crise sanitaire liée au Covid19 a éclaté au niveau planétaire, et l’utilisation d’Internet a littéralement explosé, pour le plus grand bénéfice de certains acteurs, dont les GAFAM. Dans un contexte angoissant de distanciation physique imposée, les ordinateurs, tablettes et smarphones ont été largement présentés et souvent perçus comme le seul moyen d’assurer le maintien des relations sociales ou la continuité pédagogique. A tous les niveaux, les enseignants ont ainsi été tenus de recourir massivement aux technologies numériques pour dispenser leurs cours à distance et assurer le suivi de chacun de leurs élèves. Certains, déjà fervents utilisateurs de ces outils avant la crise, se sont adaptés sans réticence ni difficulté aux nouvelles consignes. D’autres se sont vu imposer des outils et des méthodes dérogeant à leurs habitudes de travail, parfois opposés à des choix pédagogiques réfléchis, donc à ce qu’ils jugent pertinent et souhaitable pour leurs élèves.

La numérisation de l’éducation, en marche depuis quelques années, est aujourd’hui présentée comme incontournable et urgente. Elle serait notamment indispensable pour permettre aux nouvelles générations de maîtriser leur environnement numérique futur. Si l’objectif semble louable, est-on certain qu’imposer à chaque professeur l’utilisation de dispositifs numériques dans chacune de ses activités professionnelles soit la meilleure façon d’y parvenir ? Ne serait-il pas plus profitable de s’appuyer sur l’expérience et la responsabilité de chacun pour permettre que le sujet soit abordé sous différents angles, offerts notamment par les différentes matières enseignées et les différents parcours suivis ?

Il ne s’agit pas de prôner la suppression de tout recours à des technologies innovantes ou de toute référence à l’informatique dans le système éducatif, mais de donner aux enseignants la liberté d’accompagner véritablement leurs élèves dans une réflexion approfondie sur ces questions. On pourrait ainsi envisager une initiation à l’informatique dès l’école élémentaire, à raison de quelques heures par mois, présentant des notions d’algorithmique sans aucune nécessité de recourir à du matériel sophistiqué (une recette de cuisine, la règle d’accord du participe passé, un parcours sur jeu d’instructions simples à faire lire et exécuter par différents groupes d’élèves constituent autant de façons de présenter et manipuler le concept d’algorithme). De même, on peut sensibiliser les élèves à la perte de maîtrise inhérente à l’utilisation de dispositifs complexes à l’aide d’un théâtre de carton ou d’un simple rideau ne laissant voir au public que ce qui doit être vu. La nécessaire question des impacts du numérique peut elle-même être abordée dès le cycle 3 sous l’angle de la protection de l’environnement ou de l’exploitation des plus faibles. Dans le second degré, le numérique pourra être étudié sous ses différents aspects selon les classes et les options choisies par les élèves, éventuellement intégrés à d’autres enseignements en fonction des thèmes traités (algorithmique et intelligence artificielle en mathématiques, statistiques et sciences de l’ingénieur, impacts environnementaux en physique, chimie, biologie et géologie, impacts sociaux et anthropologiques en sciences humaines, géographie, économie, français, langues, philosophie…).

Apprendre aux futures générations à maîtriser leur environnement futur implique de leur donner la pleine possibilité de le choisir en toute connaissance de cause et en toute liberté. En faisant aujourd’hui des logiciels et des dispositifs matériels associés un passage obligé de toute activité humaine, nous rendons de fait les futures générations complètement dépendantes de ces technologies, ce qui est exactement l’inverse des objectifs affichés. A rebours des promesses de personnalisation des enseignements grâce à l’Intelligence Artificielle, la diversité scolaire et la liberté pédagogique de chaque enseignant offrent les meilleures garanties contre l’uniformisation et le formatage des esprits à grande échelle. Dans l’intérêt de tous, il est crucial que chaque professeur puisse reprendre la main sur sa matière et la façon dont il souhaite l’enseigner. Nos enfants ne deviendront des utilisateurs libres et éclairés des technologies quelles qu’elles soient que s’ils ont appris à les utiliser à bon escient. Ce ne saurait être le cas si nous les rendons, comme nous le faisons depuis quelques mois, absolument incapables de s’en passer.

Catherine Lucquiaud, PhD informatique, professeur référente à l’ILFM

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